Humeur...

Les crayons rouges

Les Crayonrouges habitaient un territoire paisible, fait de vertes vallées aux rivières poissonnantes, au passé passionnant. Le pays, aux origines lointaines quoique non millénaires, vivait la vie d'un pays banal à forte conscience de soi. Le haut de l'affiche correspondait mieux à ses rêves que les restes de la friche dans lesquels il se débattait mollement aujourd'hui. Mais que diable s'était-il passé pour que Pointebique, c'est le nom du pays, en vienne à se trouver en cet état?   

Du passé récent de Pointebique, l'observateur averti pouvait déceler les traces d'un lent virus s'étant insinué au cœur même de la vie pointebiquette, le Nemenparlepas. A la tête du pays régnaient Six Nistres. Les Nistres étaient, à l'origine, les serviteurs du destin du pays, sortes de puceaux offerts en sacrifice à la renommée planétaire de Pointebique. Ces Six Nistres dirigeaient donc le pays, assistés de personnalités sans doute moins dévouées, que l'on avait d'ailleurs nommées les Mi-Nistres. Ils ne travaillaient pas nécessairement tous. On disait secrètement que les Mi-Nistres cultivaient davantage le plaisir d'être vus, reconnus, élus des cœurs. Car, en effet, les Six Nistres l'étaient de père en fils, ce qui pour des puceaux ne manquait pas de poser problème. Mais tout individu s'étant quelque peu intéressé au devenir des grandes civilisations n'ignorait plus aujourd'hui les miracles que la génétique offrait. Les Six Nistres se xéroxaient quand cela était nécessaire. Il faut ajouter que les Six Nistres, fait extrêmement rare et suffisamment pour en faire état, cultivaient la capacité de cesser d'exister l'espace d'un moment, par exemple lorsque les Mi-Nistres poussaient l'audace à revendiquer des droits contraires aux fondements idéologiques des Six Nistres.

Pointebique, donc, vivait des jours sinon difficiles à tout le moins déstabilisants. Jamais, de mémoire pointebiquette, on avait vécu de tels instants. Même la visite du Papa, personnage planétairement connu mais apprécié de manière plus limitée, n'avait pas causé de tels émois. Et la volonté d'une partie de la population de Pointebique de créer sécession pour fonder un état autonome, le Crayongras ne troublait pas les habitants de cette manière. Cette volonté d'un groupe de Crayonrouges reposait, les historiens en attestent, sur la richesse de ces derniers qui souhaitaient voir leur avenir se décliner en tant que Crayongrassouillets. Tous les égouts sortent dans la pâture, comme le disaient à l'époque les Verres, partie de la population luttant pour plus de transparence.

Que se passait-il en Pointebique? Pour faire bref, certains Crayonrouges mettaient en doute l'existence des Six Nistres alors qu'au même moment, un plus grand nombre encore exprimait lassitude, dépit et agacement face à la prétendue capacité des Mi-Nistres à gérer Pointebique, compétence que l'on déclinait de diverses façons: minertie nemenparlepassaire, cabinets d'essaimage prolifique, séances sénaturelles, assemblées chambrées,… Tous ces beaux mots ne parvenaient plus à cacher la question que se posaient les Crayonrouges: y-a-t-il une biscotte dans le papillon? Cette formulation trouvait son origine dans un conflit marquant en Pointebique qui s'était conclu par ces mots désormais célèbres d'un Mi-Nistre de l'Aéronautiste: "je sabre et na!' et il avait tout envoyé en l'air. "Y-a-t-il une biscotte dans le papillon" se traduirait aujourd'hui par une expression du genre: "alors, quoi?". Pointebique, "cela tombait sous l'essence", avait osé dire le Mi-Nistre de l'Energerie, de Mevoirsibelle, "connaissait une période d'incontestable questionnement."

Le lecteur attentif ou la lectrice affairée à la préparation de son souper qui souhaiterait relever la tête de son plan de travail constateront avec une certaine aisance que la vivacité d'esprit n'était pas toujours la caractéristique essentielle de certains Mi-Nistres. Tous n'étaient pas taillé dans le même rocher Fer & Rot (expression des anciens carriers: quand le travail leur semblait trop lourd, il tapait la barre à mine au sol en rotant).

Intervint alors le Premier Mi-Nistre. Premier voulait dire que c'était toujours lui qui passait le premier à la télé, aux interviews, à la cafeteria, dans la file pour sortir du parking du Nemenparlepas, et autres avantages extra légaux comme une soirée en tête à tête avec un membre de son choix de la famille des Six Nistres. Le Premier intervint avec force! "Dichtoupe" s'exclama-t-il, "qu'est-ce qui se passe ici?" "Les Crayonrouges ne sont pas d'accord? Eh, bien ils vont voir des élections chaque années pendant dix ans" tomba la sentence à la tribune du Nemenparlepas.

Il faut savoir qu'en Pointebique les élections étaient un temps béni. Tout s'arrêtait. Les Mi-Nistres s'arrêtait de ne pas gérer, les Six Nistres repassaient robes, chapeaux et chemises blanches afin d'être fin prêts et fine prêtes pour le grand jour: le lendemain des élections. Alors, le chef des Six Nistres se fendait d'un discours aux Crayonrouges.

"Mes chers Crayonrouges, jaunes et noirs (le Nistre était épilexique). L'heure était grave. Elle ne l'est plus…" Et s'engageaient phrases et phrases au sujet de l'unité de Pointebique, de la nécessité que Crayonrouges et Crayongrassouillets enterrent le taille crayon de la bonne mine", ce qui en langage courant voulait dire: "Vous commencez à me casser les gommes avec vos pointebiqueries." Cela dit le calme revenait pour quelques temps.

Le pays allait donc subir dix années électorales, dix années au cours desquelles Mi-Nistres de toutes tailles, pointures, aux QI divers allaient monopoliser les antennes, les unes, les deux et les suivantes. "Ah, se disaient les Crayonrouges et les Crayongrassouillets, si le Papa pouvait revenir, si on béatifiait un Nistre, si l'augmentation du niveau des eaux s'accélérait, cela unifierait Pointebique!" Trop tard, le premier avait parlé, tous allaient parader.

Jour après jour, les Crayonrouges et les Crayongrassouillets dépérissaient, nourris qu'ils et elles étaient des discours vides des Mi-Nistres potentiels au ciel de leur plaisir. Chaque jour les mots volaient, les formules magiquaient, les statistiques statuaient. Chaque jour Crayonrouges et Crayongrassouillets perdaient en poids, en couleur, en ardeur. Plus l'enthousiasme citoyen diminuait, plus les affiches vantant tant et tant en peu de temps, fleurissaient au gazon de l'urbanistrerie. "Ce que les autres promettent, je ne le ferai pas non plus!"

Arriva le jour des élections. Toutes et tous se rendirent dans le vaselinoloir (lieu d'aisance où l'on fait ce que l'on veut sans crainte d'être dénoncé) pour y remplir le devoir du bon citoyen. Et là, mines grasses, mines rouges?
Plus rien.
Tous étaient blancs,…
et leurs bulletins aussi.

Quand vous verrez un Nistre, contez-lui cette histoire.  

Lundi 15 juin 2009 12:40

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